« Qui es-tu ? Qu’est-ce que tu viens faire ici ? » Dès mon arrivée dans les locaux de De Kompanie, je suis alpaguée, sans détours, par un  petit groupe enthousiaste de personnes de plus en plus nombreuses. Leur ayant annoncé que je venais interviewer Rita, les suggestions se mettent à fuser quant à l’endroit où la fondatrice pourrait se trouver, et me voilà sur-le-champ embarquée dans une vaste opération de recherche. Installées dans le coin salon et autour des tables, quelques personnes jouent à des jeux de société ou lisent des livres. Dans la cuisine, on sert de la soupe, on plaisante et on rigole. Ce centre de jour et d’hébergement est comme un bon bain chaud.

Rita Van der Spiegel bij het koffiehuisje van De Kompanie.
Rita et Patrick, ensemble avec leur fille Annelies, ont créé le nid chaleureux et animé qu’ils avaient imaginé.

Ici, au cœur de Mortsel, quelque 48 personnes en situation de handicap viennent chaque jour participer à toutes sortes d’activités et d’ateliers. « Chaque matin et chaque après-midi, les personnes que nous accueillons ont le choix parmi sept activités affichées sur un tableau à pictogrammes. Il y a des petites tâches régulières, comme aider à cuisiner, aller chercher le linge ou le plier, donner un coup de main au bistro… Deux fois par semaine, on part aussi distribuer de la soupe chez des particuliers ou dans des écoles, explique Rita Van der Spiegel, cofondatrice du centre. Mais on propose aussi régulièrement une activité éducative, un jeu de piste, une promenade ou une séance de sport. Nous avons également un atelier de travail du bois et un autre, de fabrication de bougies. Et dès que j’aurai trouvé un sponsor pour le four, nous pourrons aussi nous lancer dans la céramique. Dans toutes nos activités, nous essayons d’être le plus possible en contact avec la population environnante et de tisser des liens avec la société. »

Les voisins et voisines aiment venir au petit café où, même le jeudi, il ne reste généralement que deux tables libres. Certains vont même plus loin. En cuisine, Johan, un voisin, a presque fini d’émincer des oignons. Depuis qu’il a pris sa retraite il y a deux ans, ce cuisinier amateur vient donner un coup de main ici deux jours par semaine, « parce que rester assis dans son fauteuil, c’est dangereux ». C’est un vrai passionné de cuisine : « Notre vol-au-vent, il n’est pas végétarien. » Mais avant tout, il aime les gens – comme tous ceux et toutes celles qu’on croise ici. La bienveillance fait clairement partie de l’ADN des lieux.

De Kompanie, c’est aussi 16 studios pour des personnes qui y résident en permanence. Il y a également une chambre de court séjour, où les personnes qui fréquentent le centre de jour peuvent de temps à autre rester loger pour offrir un peu de répit aux parents. Inauguré en janvier 2022, le centre fêtera bientôt son cinquième anniversaire.  Difficile d’imaginer que tout cela a commencé voici moins de dix ans par « une espèce de petit club de bricolage ». Rita : « En 2013, nous avons commencé à proposer une activité un jour et demi par semaine. Le point de départ de toute cette aventure a été le handicap moteur et mental de notre fille Jolien. Elle avait toujours suivi une scolarité classique, avec quelqu’un pour l’assister. Vers la fin de sa scolarité, nous avons cherché un centre de jour adapté, mais les centres que nous avons visités ne correspondaient pas vraiment à notre vision ni à la manière dont nous avions toujours géré son handicap. C’est alors que nous avons eu l’idée de lancer nous-mêmes quelque chose. » Très vite, à la demande des participantes et participants, le « club de bricolage » est passé à trois jours par semaine.

La recherche d’un centre de jour adapté avait donné matière à réflexion à Rita et son mari. « Pour nous, chercher un lieu de vie pour notre fille signifiait revenir à la case départ étant donné que la vision de cette structure d’accueil ne correspondrait probablement pas, une fois de plus, à la nôtre. »

Rita parle d’expérience. Elle est infirmière et, pendant près de quatorze ans, jusqu’à l’ouverture de De Kompanie, elle était maître de stage dans une école supérieure d’infirmerie. De nombreux stages se déroulaient dans des structures accueillant des personnes en situation de handicap. « Lors de ces stages, j’ai parfois vu des choses que je ne voudrais pas pour mon propre enfant. » Elle nuance toutefois immédiatement ses propos : « Ces dernières années, les choses ont beaucoup évolué et on constate de plus en plus une volonté de faire autrement. Les pouvoirs publics encouragent également les organisations à se montrer plus innovantes et plus inclusives, et incitent les parents et les bénéficiaires eux-mêmes à participer. Je suis heureuse de constater que certaines choses s’améliorent. »

Ces années passées à encadrer des stagiaires ont toutefois été déterminantes pour façonner son propre rêve. « Je trouverais cela très difficile de devoir laisser son enfant dans une infrastructure qui n’a pas évolué depuis 40 ou 50 ans. C’est pourquoi nos studios sont vraiment spacieux. Le but est que les bénéficiaires y restent pour toute leur vie. Passer sa vie dans une pièce de 12 mètres carrés (ou encore plus petite) – comme c’est le cas dans de nombreux établissements –, c’est une chose que j’aurais du mal à envisager. » Il en va de même pour l’offre d’activités. « Dans certains endroits où je suis allée, l’offre était extrêmement limitée et les personnes avaient “droit” à trois activités par semaine – pour autant qu’elles aient lieu. Mais ce n’est pas parce qu’une personne choisit l’activité tricot ou pâtisserie qu’elle a envie d’en faire pendant dix ans. Au contraire, comme elles ont un handicap, il faut justement proposer une plus grande diversité d’activités. Plus il y a de variété, plus elles ont de chances de découvrir et de développer leurs talents. » Avec De Kompanie, Rita et Patrick ont créé le nid chaleureux et animé qu’ils avaient imaginé.

Pourtant, il s’en est fallu de peu pour que ce rêve ne se réalise jamais. « Sur les huit banques que nous avons contactées au départ, seules deux nous ont proposé un prêt, puis l’une des deux s’est également désistée. Sans Triodos, je ne sais pas si nous aurions obtenu un prêt. J’en suis d’autant plus heureuse que c’est une banque éthique. Les autres banques ont eu peur : à part un rêve et une structure d’accueil de jour, nous n’avions rien d’autre. J’étais donc ravie que notre chargé de relations, Jan, ait cru en nous. » Voilà un bel exemple de la manière dont l’épargne qui nous est confiée par nos clients contribue à l’inclusion.

Dans le petit café, Kristof montre tout ce que l’association fabrique et vend. Confitures, liqueur advocaat, pralines, biscuits et tartes préparés chaque jour sur place… Il se sent visiblement très bien dans ce petit bistro, mais il est également intarissable quant aux autres activités qu’il aime et aux centres d’intérêt qu’il partage avec son amie. Juste à temps, il remarque que le client qu’il vient d’encaisser a payé un euro trop peu. Problème identifié et résolu – il est encore plus rayonnant !