Les quatre réalisatrices et réalisateurs cités ont participé à un débat qui a suivi la projection du documentaire « Le cinéma peut-il encore sauver le monde ? » que nous avons organisée début mars à Bruxelles pour un public varié issu du secteur de l’audiovisuel. Réalisé par les cinéphiles militants que sont Philippe Reynaert et Serge Nagels, ce documentaire a été produit par Martine Barbé d’Image Creation.com et sponsorisé par la Banque Triodos. Il nous remet en mémoire la vision du cinéma de pointures de la réalisation telles que Costa-Gavras, Thierry Michel et Maria de Medeiros.

Aux côtés de Philippe Reynaert et Martine Barbé, le dramaturge et réalisateur de cinéma et de programmes télé Nic Balthazar ainsi que la scénariste française Fadette Drouard étaient également là pour alimenter la réflexion. Le thème du débat portait sur ce dont le cinéma engagé a besoin aujourd’hui. Voici cinq approches qu’ils et elles ont partagées – tantôt surprenantes, tantôt familières, toujours pertinentes. 

1. Rien de tel qu’une salle de cinéma pour une cure de détox numérique

Philippe Reynaert, militante cinefiel.
Philippe Reynaert : « Réunir des gens dans un même endroit pour voir un film qui a du sens, c’est un acte politique. »

Grâce aux outils numériques actuels, réaliser des films est désormais à la portée de tout le monde. Le véritable défi réside en revanche dans la capacité à trouver des opportunités de les montrer. Philippe Reynaert prend fait et cause pour les lieux où cela se vit collectivement : « La salle de cinéma, c’est quand même l’endroit de la détox numérique. C’est là qu’on éteint les téléphones et qu’on a le temps d’entrer dans une réflexion plutôt que de voir un petit clip. »

Mais quelles sont ces salles ? Philippe : « Je crois beaucoup aux réseaux alternatifs, aux ciné-clubs, aux maisons de la culture, à tous ces gens qui s’organisent pour continuer à voir des films et à les voir ensemble. Aujourd’hui en fait, réunir des gens dans un même endroit pour voir un film qui a du sens, c’est un acte politique. »

2. Il y a aussi un public pour les plus petits écrans et les plus petites salles

Martine Barbé, filmproducent.
Martine Barbé : « Tout le circuit non marchand est en demande de films et de support images. »

Pour Martine Barbé, ce n’est qu’un début. Elle estime d’ailleurs que le plus petit écran doit lui aussi trouver sa place dans la distribution : « La visibilité aujourd’hui c’est aussi les réseaux sociaux, c’est aussi des espaces de YouTube et autres. Et peut-être qu’on doit prendre une place de cinéma engagé là-dedans. Alors c’est évidemment politiquement peut-être pas correct non plus parce qu’on alimente d’autres sources d’ordre politique et financières et capitalistes. Mais en même temps: qu’est-ce que les jeunes regardent ? Ils sont devant leur écran. » 
Par ailleurs, elle voit des opportunités dans un secteur restreint mais prometteur : « Il y a un circuit qui demande un travail de fou mais dans lequel il y a un public : tout le circuit non marchand est en demande de films et de support images. Alors nous on le fait beaucoup à Images Création et ce sont des films qui au bout du compte sont pérennes. Deux ou trois ans après leur sortie, ils sont encore des outils. Et moi j’aime bien le mot outil, parce que c’est artisan, parce qu’il y a quelque chose qui fait que c’est un outil pour les autres aussi. Évidemment, pour une maison de production c’est du militantisme. Mais au moins vous avez du public. Moi j’y crois, c’est un peu le colibri. 
»

3. Le public est bel et bien en demande de films avec un contenu

Fadette Drouard, scenariste.
Fadette Drouard: « Personne n’a de formule magique et c’est précisément pour cela qu’il est important de faire des films avec tout son cœur. »

Cela nous amène à un second défi : les cinémas et chaînes de télévision sont convaincus que le public veut avant tout de la légèreté et du divertissement. Et comme cela se confirme au vu des films et séries qui recueillent le plus d’audience, ils finissent par avoir peur de programmer des films à contenu. Une peur injustifiée d’après l’expérience des membres de notre panel. Lorsque Fadette Drouard a co-scénarisé le film Patients racontant le quotidien de jeunes qui, après un accident, sont hospitalisés pendant un an dans un centre de revalidation, les financiers et chaînes de télé lui ont dit : « non, le public ne veut pas voir des jeunes dans des fauteuils ». Mais lorsque le film a atteint un million et demi de spectateurs, TF1 lui a demandé de créer une série consacrée à des jeunes porteurs d’un handicap. Elle en conclut que personne n’a de formule magique et que c’est précisément pour cela qu’il est important de faire des films avec tout son cœur.

Quant à Nic Balthazar, il nous avise de ne pas oublier où réside notre talent : « Notre pays, si petit soit-il, produit en effet un nombre impressionnant de séries et de films qui plaisent à l’échelle internationale, dont la force réside précisément dans le fait qu’ils ne sont pas le énième film d’aventure vide de sens ». Nous n’allons tout de même pas y renoncer pour nous mettre à produire des films et séries qui n’arriveront jamais à concurrencer Hollywood ? »

4.  Dans un monde sans faits, la fiction règne en maître

L’évolution technologique de l’IA, aujourd’hui très déstabilisante, génère des peurs, y compris dans le monde du cinéma. Les images deepfake hyperréalistes ne cessent de se multiplier. « On le voit pour l’instant dans la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, il y a déjà plein de fausses images. Y compris reprises par les télés qui s’aperçoivent le lendemain que l’image n’a jamais existé », explique Philippe Reynaert en illustrant son propos par un exemple. C’est très préoccupant, admet-il, mais « En même temps, le cinéma c’est un gros trouillard. Depuis qu’il existe le cinéma, il a peur de tout. Quand le cinéma parlant est arrivé, on a dit c’est la fin du monde, le parlant va flanquer tout en l’air. Quand la couleur est arrivée, Chaplin a dit ‘si on passe à la couleur, on ne peut plus faire de cinéma’, etc. Autant quand la vidéo, la télévision est arrivée… Maintenant il faut qu’on digère l’IA qui, par ailleurs, peut être un outil formidable. » 

Et Nic Balthazar d’abonder dans le même sens : « Ce qui est fascinant dans le nouveau monde où nous avons basculé sans nous en rendre compte, où la vérité n’existe plus et où les faits sont remis en doute, c’est que la fiction acquiert désormais un rôle tout à fait particulier. En effet, dans une fiction, on peut et on a le droit de décider soi-même de ce que sont les faits. Et une fois qu’ils sont établis, on peut dire ce qu’on en pense et ce qu’on a l’intention d’en faire, contrairement à un reportage du JT ou à un documentaire dont tout le monde se demande s’il est fidèle à la réalité ou généré par l’IA. Une fois encore, la fiction se voit donc attribuer un rôle tout à fait nouveau et important.

5. « Le son est bon ? La caméra est prête ? OK, mais où reste l’argent ? »

On n’y échappe pas : même à l’ère du numérique où on peut pour ainsi dire monter un film sur un ordinateur portable, réaliser des films coûte toujours de l’argent. Un défi supplémentaire se pose aux réalisateurs et réalisatrices de documentaires pour qui l’accès aux indispensables images d’archives n’est pas pour autant plus facile ni moins cher.

Nic Balthazar, film-, tv- en theatermaker
Réalisateur Nic Balthazar.

« Cette maladie appelée capitalisme touche de nombreux domaines », se désole Nic Balthazar. Son dernier documentaire intitulé Team Rudy traite de la solidarité et des soins qui, telle une couverture bien chaude, enveloppent les épaules de l’auteur et comédien Rudy Morren au moment où il apprend qu’il est atteint d’un Parkinson. « À la fin, tout son cercle d’amis et amies chante ‘You’ll never walk alone’, qu’on peut considérer comme l’hymne populaire de la solidarité. Mais au final, cette séquence ne se trouve pas dans le film. Quant à la phrase ‘You’ll never walk alone’ – qui parle littéralement de solidarité –, elle appartient apparemment à Liverpool. Et donc, ‘you’ll walk alone’ ».

La tendance qu’on constate par ailleurs est que « les sources de financement du cinéma indépendant sont clairement en diminution », constate Philippe Reynaert. En outre, de nombreuses productions doivent faire face à un autre problème d’ordre très pratique : la trésorerie. Les subsides et investisseurs n’arrivent qu’à la fin du processus de création, alors que cela fait déjà longtemps que les frais s’accumulent. « Donc c’est tellement important que le secteur bancaire fasse l’escompte sur les films - et là je pense vraiment à l’action Triodos. » Grâce à notre formule de préfinancement, nous avons effectivement déjà financé pas moins de 200 films depuis 2018. Et cela contribue à éviter des situations telles que « de l’argent que les producteurs, les réalisateurs ont réussi à lever pour faire leurs films, il y a toute une partie qui part en intérêt chez des banques françaises, ce qui est quand même très dommage. »

Pour terminer, la question de la provenance des fonds est également importante pour les producteurs et productrices de cinéma engagé, estime Martine Barbé, étant donné que « nous sommes dans des sujets qui sont quelquefois extrêmement critiques, extrêmement difficiles, et l’orientation en fait du film, c’est aussi dans le générique avec les partenaires et donc c’est très très important de savoir d’où vient l’argent. Je donne un exemple concret : j’aurais du mal à me dire l’argent vient d’une usine d’armes alors que je fais un film contre l’armement. Je pense que c’est très important d’avoir ce rapport éthique avec les partenaires financiers qui nous soutiennent. »