Mais, au fait, c’est quoi exactement le système financier et à quoi sert-il ?
Ernst : « Le système financier est ce qui permet à l’ensemble des marchés et économies du monde de fonctionner. Il a plusieurs rôles importants. D’abord, il facilite les paiements. Avant, on payait avec des pièces et des billets. Aujourd’hui, beaucoup de paiements passent par des systèmes numériques gérés par le système financier.
Ensuite, il aide à gérer les risques. Par exemple, quand on achète une maison ou une voiture, on prend une assurance pour se protéger contre des problèmes financiers. Sans cette protection, beaucoup de projets, comme acheter un logement, seraient hors de portée pour beaucoup de personnes.
Enfin, et c’est peut-être le rôle le plus important, il met du capital à disposition. Grâce aux prêts et aux investissements, il permet de lancer des entreprises, d’ouvrir des usines et de faire tourner l’économie, même quand la personne ou l’entreprise n’a pas l’argent au départ.
Au final, les institutions financières décident en grande partie quels secteurs reçoivent des investissements. Elles influencent donc directement l’économie de demain. »
Nous disons que le système financier doit être réinventé. Où sont les failles aujourd’hui ?
« Pour nous, le système financier doit être remis au service de la société. Avant, cela allait de soi : il soutenait l’économie réelle, là où les gens produisent, travaillent et échangent des biens et des services. Après la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de pays ont réfléchi au type d’économie qu’ils voulaient construire et à ce qui comptait vraiment pour eux. Les pouvoirs publics ont alors encouragé les banques à soutenir cette direction. Si la France a aujourd’hui un réseau ferroviaire bien développé, c’est aussi parce que l’État a demandé aux banques d’y contribuer, par exemple en accordant des prêts pour le construire.
Dans les années 1980, cela a changé. L’idée s’est imposée qu’il valait mieux laisser le secteur financier agir plus librement. C’est le néolibéralisme. Résultat : sa mission première, servir la société, est passée au second plan. Aujourd’hui, beaucoup d’institutions financières regardent surtout deux choses avant d’investir : le risque et le rendement. En clair : est-ce que je vais récupérer mon argent ? Et combien cela va me rapporter ?
Bien sûr, certains investissements peuvent à la fois avoir un impact positif et être rentables. Par exemple, les panneaux solaires peuvent permettre de récupérer leur coût d’installation grâce aux économies réalisées sur la facture d’électricité. Mais d’autres besoins essentiels pour l’avenir sont jugés plus risqués ou rapportent un peu moins. C’est le cas, par exemple, d’une agriculture qui respecte la nature, de logements abordables ou des hubs d’innovation. Pour l’instant, le système financier s’y intéresse trop peu. À l’inverse, certains secteurs rapportent beaucoup, alors qu’ils causent de gros dégâts sur le plan écologique ou social, comme les énergies fossiles. Malgré cela, ils continuent à recevoir des financements. Pour nous, cela doit changer. »
Que faut-il changer pour faire évoluer le système ?
« Un peu tout, haha ! Mais nous mettons surtout en avant trois grands changements. Le premier, c’est que les banques doivent accepter davantage de risques. Elles peuvent soutenir l’économie de façon ciblée. Elles devraient d'ailleurs le faire plus souvent, avec des montants plus élevés, même si cela implique plus de risques et parfois moins de rendement. Les autorités de régulation peuvent y aider en adaptant les règles, pour que les banques aient assez de réserves et puissent prendre un peu plus de risques.
Aujourd’hui, on voit plutôt l’inverse. Les banques prennent de moins en moins de risques. Elles accordent, par exemple, beaucoup de crédits hypothécaires, car ils sont considérés comme moins risqués. Mais les PME, qui jouent pourtant un rôle important dans l’économie de demain et dans les changements nécessaires, ont de plus en plus de mal à obtenir un prêt.
Nous pensons aussi que les pouvoirs publics doivent mieux encadrer la gestion du capital, c’est-à-dire l’usage des fonds privés. Pour le moment, les institutions financières ont beaucoup de liberté et de pouvoir. Les autorités de contrôle surveillent surtout la gestion des risques, mais pour le reste, les banques et autres institutions financières font ce qu’elles veulent. Pour nous, c’est un problème, car leurs choix ont des conséquences pour tout le monde. Le pouvoir privé passe alors avant l’intérêt public.
Cela doit changer. Les pouvoirs publics devraient reprendre un rôle plus fort, comme c’était davantage le cas autrefois. Ils ont plusieurs moyens pour orienter les fonds privés vers ce dont la société a besoin. Par exemple, si nous décidons de sortir des énergies fossiles, ils peuvent fixer des limites strictes au financement de ces secteurs par les institutions financières. Il existe aussi des solutions plus subtiles : les banques centrales peuvent, par exemple, proposer un taux d’intérêt plus bas aux banques qui garantissent des prêts pour les énergies renouvelables (les banques sont ainsi financièrement récompensées lorsqu’elles soutiennent des projets durables, qu’elles peuvent à leur tour financer à coût réduit ; ce n’est donc pas une interdiction stricte, mais une incitation financière, ndlr). »
C’est donc la carotte et le bâton... ?
« Exactement. Pour être clair, nous ne demandons pas aux pouvoirs publics de tout régler dans le moindre détail. Mais il faut, d’une manière ou d’une autre, garantir que les institutions financières servent l’intérêt public. Heureusement, il n’est pas nécessaire de réinventer la roue. Le passé offre des exemples inspirants. Et aujourd’hui encore, certains pays, comme l’Inde, imposent aux banques privées des obligations dans certains domaines, par exemple avec le Priority sector lending, ou prêt aux secteurs prioritaires.
En Europe aussi, beaucoup de choses bougent. Ces dernières années, la Banque centrale européenne et la Commission européenne ont renforcé les règles de reporting sur le développement durable dans la législation financière. Le SFDR (règlement sur la publication d’informations en matière de durabilité dans le secteur des services financiers) et la taxonomie de l’UE en sont de bons exemples. Tout cela va dans la bonne direction. Mais pour nous, ce n’est toujours pas suffisant. La transparence seule ne suffit pas toujours à orienter les flux de capitaux. L’an dernier, nous avons même vu un recul, avec une forte opposition à ces règles de transparence. C’est donc une période passionnante. »
Quel est le troisième changement clé que nous proposons ?
« C’est l’introduction de l’euro numérique : une version numérique de l’argent public, ou de l’argent émis par la banque centrale. Aujourd’hui, nous payons surtout avec l’argent qui se trouve sur nos comptes bancaires. Cela fonctionne parce que nous croyons dans le fait que cet argent est de l'argent à part entière. Mais en pratique, il n’est qu’une promesse de votre banque de vous remettre des liquidités lorsque vous le demandez. Avec l’argent public, émis par les pouvoirs publics, la valeur est garantie par la loi.
Depuis quelques années, l'argent liquide disparait peu à peu, car nous utilisons de plus en plus les paiements numériques. Pourtant, il n’existe pas encore de version numérique de l’argent public. C’est ce que nous demandons, pour trois raisons.
D’abord, un euro numérique permettrait aux citoyens et citoyennes de choisir s’ils veulent garder leur argent dans une banque ou auprès des pouvoirs publics. Cela donnerait aux autorités publiques la possibilité de reprendre une partie de leur pouvoir sur nos systèmes de paiement, ce qui rendrait le système plus résilient, de deux façons.
Aujourd’hui, les systèmes de paiement entre les banques européennes et l’ensemble des citoyens et citoyennes appartiennent à deux entreprises américaines. Cela comporte des risques, surtout dans le contexte géopolitique actuel. Enfin, en offrant une alternative aux comptes dans une banque, l’euro numérique aiderait à rééquilibrer les forces entre les pouvoirs publics et les banques commerciales. Notre société serait ainsi un peu moins dépendante des banques. »
Réaliser tous ces changements semble être une tâche colossale. Est-ce réaliste ?
« C’est vrai, nous ne transformerons pas le système financier du jour au lendemain. Il faudra encore des années avant de peut-être voir, par exemple, l’arrivée de l’euro numérique. C’est tout l’enjeu d’une note de vision comme la nôtre : nous montrons la direction. Nous décrivons le système financier vers lequel nous pensons qu’il faut aller. Et pour avancer, il faut d’abord une vision claire.
Heureusement, nous ne partons pas de zéro. Comme je l’ai dit, beaucoup de choses bougent déjà en Europe, notamment dans la législation liée au développement durable. Un rôle plus fort des pouvoirs publics dans l’orientation des capitaux pourrait être une suite logique et utile. Pour l’euro numérique aussi, le mouvement est lancé : les pays de l’Union européenne sont parvenus à un accord provisoire à la fin de l’année dernière, et les discussions se poursuivent sur la manière de procéder.
Ce qui me donne de l’espoir, c’est que beaucoup de personnes voient aujourd’hui qu’un changement est nécessaire, que ce soit à cause du changement climatique ou des tensions géopolitiques dans le monde. Cela rend une vraie réforme plus probable. Quand tout semble stable, il est difficile de faire bouger les choses en profondeur. Mais quand le contexte change, des transformations importantes deviennent possibles. Et l’urgence est là. C’est pour cela que cette vision arrive au bon moment. »

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