S’il existe une multitude de bonnes raisons de reléguer l’ère des énergies fossiles au passé, pour Sonja de Ruiter, il y en a une qui se détache nettement des autres : « À mes yeux, le changement climatique est le plus grand défi auquel notre monde est confronté mais on constate que, pour beaucoup de gens, cela reste un concept abstrait. Ce manque de sentiment d’urgence freine la transition énergétique. »  

Ce qui a toutefois ouvert les yeux de l’Europe, c’est la flambée des prix du gaz et de l’inflation après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. « Ce fut un moment important : nous avons soudain réalisé à quel point nous étions vulnérables et pris conscience du fait que l’énergie constitue la pierre angulaire de notre économie. Mais cet élan est ensuite retombé. » Jusqu’au printemps dernier, lors de la fermeture du détroit d’Ormuz qui a déclenché un nouveau choc énergétique. Celui-ci va-t-il également disparaître, ou les choses ont-elles changé ?  

Une importante différence par rapport à il y a quatre ans est que les alternatives aux énergies fossiles ont bien progressé, constate Bert Suij, expert en énergie à l’Agence néerlandaise des Entreprises. « Le nombre de véhicules électriques en circulation a augmenté, ce qui réduit la demande en carburants fossiles, et la demande en gaz est elle aussi en baisse. La situation s’est donc améliorée par rapport à il y a quatre ans, mais j’espère simplement que ce choc aura un effet durable – surtout sur les mentalités. »  

Plus que des panneaux solaires  

Que faut-il faire exactement ? Avant tout, nous devons voir plus loin que la simple installation de panneaux solaires et d’éoliennes, estime Sonja de Ruiter. « L’ancien système était assez simple : quelques grandes centrales produisaient de l’électricité et la distribuaient aux consommateurs, de sorte que le courant ne pouvait circuler que dans un seul sens. Aujourd’hui, nous allons vers un nouveau système où de nombreux particuliers et entreprises, au-delà de consommer de l’électricité, en injectent également dans le réseau, par exemple grâce à des panneaux solaires. Il y a même des entreprises qui ne se raccordent pas au réseau, mais directement à des parcs solaires ou éoliens. Il s’agit en réalité d’une profonde transformation vers un système flexible et décentralisé. » 

Cela va bien au-delà de la simple technologie énergétique. Actuellement, par exemple, nos transports constituent encore un système distinct avec son propre approvisionnement (en combustibles fossiles), mais d’ici à ce que les moyens de transport à moteurs thermiques soient progressivement supprimés, nous devrons disposer d’un véritable parc de batteries sur roues.

Sonja de Ruiter constate néanmoins de nombreux progrès : « Il y a cinq ans, nous avons commencé à financer des parcs de batteries de 10 mégawatts (MW) et aujourd’hui, nous voyons déjà des projets de plusieurs centaines de MW ; l’évolution est donc assez rapide. Les structures de financement deviennent plus adultes, et il s’agit désormais de technologies éprouvées et échelonnables susceptibles de faire la différence. »  

« Un réseau surchargé par un afflux important d’électricité verte constitue évidemment un problème, ajoute Bert Suij, mais cela montre aussi à quel point les changements sont rapides. » 

Changement d’échelle requis  

Par définition, un changement d’échelle nécessite d’importants capitaux, tant privés que publics. En Europe, il faudrait consacrer annuellement 800 milliards d’euros à la transition énergétique. Mais lors du choc énergétique de 2022, quelque 600 milliards ont été alloués aux consommateurs et aux entreprises pour compenser la hausse des prix de l’énergie. « Au lieu de continuer à mettre des rustines aussi coûteuses, nous ferions mieux d’investir dans un système énergétique pérenne », affirme Sonja de Ruiter. 

Au-delà des parcs de batteries, elle voit également de nouvelles opportunités dans les hubs énergétiques locaux (partenariats entre producteurs et consommateurs d’énergie locaux), les solutions « derrière le compteur » (telles que les panneaux solaires, les compteurs intelligents et les batteries) ou encore les systèmes reliant entre elles différentes technologies énergétiques. Nombre de ces projets reposent sur des infrastructures physiques ayant une grande longévité, ce qui explique leur attractivité pour les investisseurs à long terme

Quant aux vents politiques contraires en provenance des États-Unis, ils n’empêchent pas Sonja de Ruiter de dormir. Le chemin vers un nouveau système énergétique est semé d’embûches, mais aucun retour en arrière n’est possible étant donné que l’énergie durable est également économiquement viable aux États-Unis. Entre-temps, en Europe, la transition énergétique semble même inévitable car elle est portée par de puissantes forces économiques et politiques.